Au Mali, les jeunes ne veulent plus être des « suiveurs » en politique

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En dépit de l’instabilité politique et de l’extrémisme violent qui secouent les pays du Sahel, les jeunes font bouger les lignes. Au Mali, l’Association des jeunes pour la citoyenneté active et la démocratie (AJCAD-Mali) les incite à s’intéresser à la gouvernance politique.

Le Sahel est la région la plus jeune du monde. Selon le rapport 2018 du Plan d’appui des Nations unies pour le Sahel (UNFPA), les jeunes de 10 à 24 ans représentent 52 % de la population des pays du Sahel, soit environ 53 millions de personnes. Et ce nombre va encore augmenter au cours des deux prochaines décennies.

Mais dans le Sahel, cette catégorie de la population est en première ligne face au chômage et au sous-emploi. Au Mali, le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans est en effet estimé à 21,9 % (selon l’INSTAT). Et il s’agit là de chiffres émanant d’organismes officiels, donc très souvent sous-évalués. Or, dans les zones touchées par le conflit, les jeunes sans perspective constituent un réservoir de recrutement privilégié pour les groupes terroristes.

Les jeunes dans le Sahel : des seconds rôles en politique 

Malgré ce poids démographique important, les jeunes de la région du Sahel occupent le bas de l’échelle sur la scène politique. L’avènement de la démocratie n’a pas changé la donne : les jeunes qui, d’un point de vue numérique, constituent une partie majeure de l’électorat ont toujours été considérés par leurs aînés comme des « suiveurs » en politique. Durant les échéances électorales, ils sont utilisés comme des agents de mobilisation par les partis et rassemblements politiques dont le leadership est contrôlé par des sexagénaires. La représentation des jeunes (18-35 ans) au sein des instances décisionnelles des partis politiques reste un sujet tabou.

Au mieux, les jeunes tiennent les seconds rôles. Dans la plupart des pays ouest-africains, on observe de fait un grand retard générationnel dans la composition des équipes dirigeantes des partis. Par ailleurs, l’âge limite pour accéder aux fonctions de président de la République au Mali, au Niger et au Burkina Faso est de 35 ans ; en Mauritanie il est de 40 ans et au Tchad de 45 ans. Du coup, les jeunes (âgés entre 15 et 35 ans) sont constitutionnellement écartés de la présidence des pays du Sahel. Une donne qui, de notre point de vue, doit changer.

Mali : les jeunes s’engagent de plus en plus dans la politique

Au Mali, plusieurs jeunes militants des mouvements associatifs ont décidé de s’engager en politique. Tel est le cas de Mamadou Kouyaté, 26 ans, président de la plateforme Anw (« Nous », en français). Il s’agit d’un regroupement de plusieurs associations ayant pour objectif de promouvoir davantage de jeunes dans les instances de prises de décision. « J’ai fait le choix de m’engager dans l’aventure politique parce que j’ai une grande aspiration au changement. Ma conviction est que le développement d’une nation commence par sa jeunesse », explique Mamadou Kouyaté.

Pour lui, le changement dans notre société au Mali passe clairement par la politique. « Qui parle de politique parle de gestion, parle de la jeunesse, de changement. Peu importe l’âge, la classe sociale doit avoir une conviction claire et précise pour mener son pays vers le changement », soutient-il. Il s’était porté candidat aux législatives avortées de 2020 (suite au putsch du 18 août, ndlr). Le président de la plateforme Anw avait alors expliqué : « J’ai fait le choix de concourir comme candidat indépendant sans l’aide d’aucun parti ou politicien, sur mes fonds propres. La meilleure façon de changer quelque chose, c’est d’être dans le système. »

Pour Oumar Bassy Sanogo, secrétaire politique du Parti pour la restauration des valeurs du Mali (PRVM-Fasoko), il n’y a qu’un pas de l’engagement civique à l’engagement politique. Il raconte : « Je me suis très vite engagé au sein de la vie associative dans le Collectif action et vérité (CAV) ou encore dans l’association Action jeune pour le développement. On a mené des activités de développement communautaire, de formation des jeunes de la commune aux activités d’assainissement, de grattage des routes. »  

En 2015, ajoute-t-il, « j’ai décidé de figurer sur une liste indépendante pour être élu communal. C’est ainsi que j’ai pu accéder à la mairie ». Oumar Bassy Sanogo explique les raisons de son engagement en politique : « Ce qui m’a poussé à faire de la politique, c’est un devoir de reconnaissance envers mon pays qui m’a tout donné. Très jeune, j’ai étudié et fini mes études. J’ai décroché un emploi. Je voulais faire profiter ma petite expérience pour servir mon pays. »

Le pari d’une citoyenneté prometteuse

Créée en 2014, notre association AJCAD-Mali fait partie de ces organisations de jeunesse qui cherchent à faire bouger les lignes au Mali. À chaque élection, des jeunes s’efforcent d’informer et de sensibiliser les citoyens au niveau communautaire à l’importance du vote. Ils expliquent comment faire un choix axé sur le projet de société des candidats, malgré un contexte défavorable à l’émergence des jeunes figures sur la scène politique malienne.

Comptant plus de 20 000 personnes dans les clubs d’action citoyenne implantés un peu partout dans le pays, notre association cherche à pousser la candidature des jeunes sur la scène politique. Elle les incite à s’impliquer dans la gouvernance non pas en tant que simples bénéficiaires des programmes et projets mais comme acteurs majeurs.

Les clubs d’action mènent des actions de mobilisation citoyenne en faveur des élections participatives. Des espaces d’échanges sont créés à chaque scrutin pour permettre aux candidats de présenter leur projet de société mais aussi aux populations, notamment jeunes, de faire des choix responsables. Lors des législatives 2020, AJCAD a ainsi créé une tribune d’expression sur son média « AJCAD TV » pour permettre aux jeunes candidats de partager leur vision avec le reste de l’électorat.

Pendant la période électorale, explique Oumar Sangaré, de l’association,« AJCAD assure l’observation du scrutin et l’assistance citoyenne qui consiste à aider les gens à retrouver leur bureau de vote, à aider les personnes âgées à voter et les personnes en situation de handicap ». Enfin, à l’issue des élections, l’association scrute les dirigeants politiques en les interpellant « sur les promesses faites à travers des communiqués de presse ».

Des impacts au niveau communautaire

Au Mali, nos actions multiformes sont partagées sur les espaces de dialogue communautaires, les réseaux sociaux (Facebook, Twitter), des plateformes numériques, sans oublier les radios et télévisions communautaires très prisées par les populations locales.

Demba Diallo, président du club d’action citoyenne de l’AJCAD à Bangassi, localité située dans la région de Kayes (ouest du Mali), estime que les actions menées mobilisent les citoyens. « Nous exigeons maintenant que les politiciens bâtissent un vrai programme de société. »

Souleymane Diarra, membre de l’AJCAD et leader du club d’action citoyenne du Mandé dans la région de Koulikoro, soutient, lui, que les actions de l’association ont permis, au niveau communautaire, d’informer les citoyens sur les élections. « On a été déployé lors de l’opération de révision des listes électorales sur le terrain pour informer les jeunes sur les trois cas visés : inscription-validation, cas de transfert, cas de radiation. » Il estime que cette opération a touché 200 000 personnes.

Malgré la crise sécuritaire globale, les jeunes se mobilisent de plus en plus au Mali. Plus généralement, leur engagement civique et politique dans des pays pauvres et instables, en proie à l’extrémisme violent, peut redonner un peu d’espoir à des populations en quête de bien-être.

Source : Ideas 4 Développement